Réfs : De la gratuité

Posted on 2 mars 2011 par

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Par Maxime Varloteaux – Promotion 2010-2011 – Pour la petite Bibliothèque du Master MOI.

Jean-Louis Sagot-Duvauroux, De La Gratuité, Editions de lʼEclat, 2006

La gratuité est par tradition associé à un mode alternatif de penser les échanges, nous explique Jean-Louis Sagot-Duvauroux.
Avec le développement dʼInternet, ce modèle connait une croissance phénoménale qui va entremêler vraies et fausses gratuités.
Le mot «gratuit» devient dès lors fer de lance de toutes les stratégies marketing aussi bien à la télévision, dans les journaux ou encore sur le web … pendant que les grandes gratuités sociales connaissent elles une profonde crise (école publique, assurance maladie …).
A quel prix peut-on donc encore parler de véritable gratuité comme celle propre à la connaissance ? Cʼest à cette question que Jean-Louis Sagot-Duvauroux tente de répondre dans cet ouvrage.

Un paradoxe nous vient à lʼesprit à la lecture de ce livre : on parle de plus en plus de gratuité alors quʼil semble quʼil y en aurait de moins en moins…
Pour appréhender ce sujet, il convient donc de bien définir ce quʼon souhaite exprimer par «gratuité» et de bien garder en tête que selon les situations lʼidée de gratuité peut prendre des formes bien différentes.
Jean-Louis Sagot-Duvauroux va dans cet essai, essayer de décrypter cette notion de gratuité en fonction de contextes et dʼépoques bien différentes afin de mettre en évidence les évolutions remarquables de ce concept.
4 types de crises touchant la gratuité vont ainsi être mises en évidence, ces 4 crises pouvant se constater dans nʼimportante quel domaine dʼapplication du gratuit (lʼexemple de la poésie sera mis en avant).

Lʼessai «De la Gratuité» fait suite à un précédant ouvrage de Jean-Louis SagotDuvauroux intitulé «Pour la Gratuité» (1995) et vient relancer la réflexion abordée dans le premier en revenant sur certains points. De par la disposition du livre, lʼauteur nous invite a commencer par lire le deuxième avant le premier.
Cette recension sʼaxera dʼavantage sur lʼessai réalisé en 2006 tout en rappelant les points principaux du premier essai.

La crise du langage

Dans cette partie, lʼauteur sʼinterroge sur ce qui se cache derrière le mot «gratuit», a quelles conditions peut-on parler de gratuit ? Quʼest quʼun contenu gratuit ? Comment appréhender le gratuit ?

Le premier exemple mis en avant est celui du monde de lʼédition avec une grande question : si le livre est bien une marchandise de part son coût de fabrication et dʼédition ; quʼen est-il du texte ?
Le livre peut finalement être vu comme un simple support et un moyen de monétiser lʼaccès à une information. Avec le digital et les mises à disposition gratuite, ces barrières sʼestompent. La gratuité augmente mais des freins viennent ralentir cette ascension car le monde est passé petit à petit dʼune logique dʼapporter quelque chose à la connaissance à une logique capitalistique, même pour le livre ou lʼimportant devient la capacité à générer du profit et non l’intérêt ou la justesse des propos tenus.
Finalement même dans des domaines paraissant légitimes comme le savoir, la gratuité peine à sʼimposer dans un monde dominé par le capitalisme et les intérêts du marché. On passe de la vérité au profit, et cʼest le profit qui va formater les choses.

Lʼauteur parle de crise du langage car ce dernier semble sʼeffondrer peu à peu afin de devenir plus abordable, plus divertissant … A lʼimage de TF1 qui vend à Coca-Cola du «temps de cerveau disponible», la chaine ne cachant pas sʼarticuler autour de la publicité : son objectif, veiller à laisser les esprits disponibles durant les spots publicitaires et le message publicitaire se charge du reste (sympathique et efficace afin de nous faire mémoriser une promotion … 20% gratuit). On passe alors dʼun esprit critique à un esprit promotionnel.

Attention toutefois à ne pas confondre «gratuit» et «libre dʼaccès» (free en anglais). Par exemple, lʼécole publique dite gratuite par la population en raison de la possibilité à tous dʼy accéder nʼest en réalité pas sans coût pour lʼEtat donc elle nʼest pas gratuite mais libre dʼaccès. Chose similaire pour un spectacle en libre accès.

La crise de lʼespace commun

Des services publics qui le sont de moins en moins, une privatisation de plus en plus présente qui accentue la segmentation entre les populations, cʼest à cela que mène cette crise de lʼespace commun. Les différences entre ceux qui sont dépendants des services publics et ceux qui peuvent sʼen passer augmentent.

Plus notre espace privé est important, moins on aura tendance à occuper les espaces publics nous dit Jean-Louis Sagot-Duvauroux. Privatiser lʼespace public revient donc à faire imploser lʼespace commun.

Les enjeux commun dans la société peuvent parfois se heurter à la notion dʼespace privé, cʼest la cas sur la question du logement. Dʼaprès la loi : «garantir le droit au logement constitue un devoir de solidarité pour lʼensemble de la nation» ; comment garantir donc lʼaccès au logement à une personne sans ressource ? A cela, lʼauteur met en avant une hypothèse dʼinstauration dʼune gratuité de lʼaccès au logement. Hypothèse à laquelle lui même ne peut guère croire au vue des spéculations existantes sur le marché de lʼimmobilier. Mais dʼautres idées peuvent être avancées : la mise en place dʼun service public du logement ou encore la multiplication des arrêtés municipaux anti-expulsions qui remettent la question de la gratuité au débat.

Il existe 2 grands types de gratuités : celles dites naturelles (lʼair, le soleil …) et celles dites sociétales (lʼécole, l’hôpital …). Lʼaction humaine va impacter sur ces gratuités naturelles (pollution, consommation des ressources fossiles …) tout comme sur les gratuités sociales (privation des écoles car forte demande).
La privatisation peut également se développer sur ces deux gratuités : en privatisant lʼespace public naturel avec par exemple le système de droit à polluer qui consiste à payer pour pouvoir dégrader lʼespace public ou en privatisant lʼespace public sociétale avec par exemple le système des parcmètres. La logique est ici que ceux qui ont les moyens achètent à la collectivité un droit dʼutilisation.

Toutefois, dans certains rares cas, le public peut prendre le pas sur lʼespace privé. Cʼest le cas dans le paramédicale : si un médicament «miracle» est découvert à une importante maladie, les brevets de propriétés intellectuelles pourront être dépassés afin de diffuser rapidement le traitement.

La crise de lʼéchange

Le développement de la gratuité va peu à peu remettre en cause la manière dont se déroule les échanges. «Le rêve de la gratuité» devient dès lors possible dans les secteurs de lʼinformation, de la connaissance et de la culture principalement. La gratuité permet même une diffusion plus fluide de tout cela.
Une révolution est en marche mais elle ne se fait pas sans tiraillements : lʼéchange des informations et leurs multiplications se réalise en un seul clic … mais comment financer la propriété intellectuelle de leurs auteurs ?
La propriété intellectuelle se constitue du droit dʼauteur qui a une valeur morale et du copyright (la valeur patrimoniale). Elle est apparue au 18ème siècle pour remplacer le mécénat et a permis l’émancipation des activités créatives. Elle constitue aujourdʼhui une des principales source de revenus des auteurs.
Cette rémunération étant variable en fonction du nombre de copies vendues, avec lʼexpansion du web et lʼapparition dʼun sentiment de gratuité dʼaccès à lʼart, cette source de revenue se trouve affaiblie. La dématérialisation a conduit à lʼabandon du lien entre marchandise et art, il faut donc repenser le système de rémunération des auteurs de façon a ce que la propriété intellectuelle ne constitue plus quʼune faible partie de leurs gains. Il faut également remettre en question les relations entrenues entre les différents acteurs.

La crise du temps humain

On assiste à une transformation de la conception du temps qui va faire évoluer la notion de gratuité.
«Nous imaginer tous voués à lʼart, à la science et à jouir de la vie …» cʼest par ces mots que Karl Marx prédisait lʼévolution de la société, une société qui aurait de moins en moins besoin du temps de travail des hommes pour exister. Ainsi, la valeur des biens étant évaluée en fonction du temps de travail, certains produits sans travail seraient alors dépourvus de valeur dʼéchange et de prix et seraient donc gratuits.
Cʼest lʼindustrialisation qui a amené lʼachat du temps de travail humain, la recherche de maximisation du temps humain a engendré des objectifs basés uniquement sur une logique de profit en délaissant lʼessence même des travaux. Un chercheur dʼun groupe pharmaceutique nous dit quʼil y a 20 ans, il a commencé son métier dans lʼespoir de découvrir de nouveaux traitements. Aujourdʼhui, on lui demande de faire des médicaments uniquement capables de générer 20 à 30% de profit …

Les 4 crises vues à travers lʼexemple de la poésie

Jean-Louis Sagot-Duvauroux nous parle dʼune crise du temps humain car la poésie ne rapporte pas dʼargent, elle se vend très peu. Ecrire des poèmes est un travail économiquement peu productif mais le temps gratuit du poète nʼest pourtant pas vide.
Une crise de lʼéchange ensuite car malgré tout la poésie sʼéchange mais ne se vend pas comme une marchandise car il est impossible de déterminer le niveau de satisfaction quʼapporte une poésie à son lecteur. La poésie doit alors accepter de se faire déborder par son usage nous dit lʼauteur.
Il nʼexiste pas de contrainte de pouvoir et de marché, la poésie prolifère et se dissémine librement, on peut donc parler à ce titre dʼune crise de lʼespace commun.
La poésie devient dès lors un champ libre pour la vérité (crise du langage).

Pour conclure,

«Valeurs non marchandes … Valeurs de gratuité … elles nous sont vitales … même mutilées, elles résistent … tout simplement parce que lʼhumanité et son histoire sont plus vastes que le marché capitaliste».

«La gratuité nʼest pas à la périphérie de notre existence mais elle est en son axe … le plus important dans nos vies nʼest pas ce qui sʼachète mais ce qui est sans prix … il est bon de donner davantage dʼespace à cette gratuité et de périphériser tout ce qui se vend»